Article écrit par
Julie Dachez
Docteure en psychologie sociale, autrice, vulgarisatrice scientifique et conférencière. Depuis plus de dix ans, je travaille sur l'autisme à l'âge adulte, un sujet au cœur de mon engagement professionnel, que j'aborde sous l'angle du vécu, de la recherche et des enjeux sociaux.
"Les autistes n'ont pas d'empathie." Cette phrase, beaucoup de personnes autistes l'ont entendue. De la bouche d'un médecin, d'un proche, ou simplement dans une émission de télévision qui prétendait vulgariser l'autisme. C'est l'une des idées les plus tenaces, et les plus fausses, qui circulent sur ce sujet.
Dans cet article, je veux faire le point : d'où vient ce mythe, ce que la recherche dit vraiment, et pourquoi il est non seulement inexact, mais aussi profondément dangereux.
En bref
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Tout commence en 1985. Simon Baron-Cohen, Uta Frith et Alan Leslie publient une étude qui va structurer des décennies de recherche sur l'autisme : le test de Sally et Ann. Le principe est simple. On montre à un enfant une scène avec deux personnages : Sally cache une bille dans un panier, puis quitte la pièce. Ann la déplace dans une boîte. Quand Sally revient, où va-t-elle chercher sa bille ?
Les enfants autistes ayant participé à cette expérience ont majoritairement répondu "dans la boîte", là où la bille se trouve réellement, pas là où Sally la croit. Les chercheurs en ont conclu que ces enfants manquaient de théorie de l'esprit : la capacité à se représenter ce que quelqu'un d'autre pense ou ressent.
Et de là, par un glissement progressif mais tenace, on est passé à : "les autistes manquent d'empathie".
Ce glissement est une erreur. Pas une petite nuance, pas une approximation : une erreur de fond, que des décennies de recherches ultérieures ont documentée et contestée. Mais l'idée, elle, est restée. Dans les manuels. Dans les représentations culturelles. Dans la bouche des clinicien·nes.
"On m'a dit ça lors de mon diagnostic. 'Vous comprenez, les autistes ont du mal à ressentir ce que les autres vivent.' J'ai mis des années à me remettre de cette phrase. Parce que moi, je ressentais tellement fort que c'en était parfois insupportable."
Les idées fausses sur l'autisme ont la vie longue, surtout quand elles arrivent habillées en science. C'est précisément pour ça que je fais ce travail de déconstruction depuis des années, dans mes livres, mes formations ou mes recherches. L'autisme mérite mieux que des raccourcis qui collent aux personnes concernées des étiquettes qu'elles n'ont pas choisies.
La première chose à clarifier, c'est que l'empathie n'est pas un bloc monolithique. Les chercheur·euses distinguent depuis longtemps deux composantes distinctes :
L'empathie cognitive
La capacité à se représenter mentalement ce que l'autre pense ou ressent, à "se mettre à sa place" de façon rationnelle. C'est ce que le test de Sally et Ann mesure.
L'empathie affective
La capacité à ressentir quelque chose face à l'état émotionnel d'une autre personne, être touché·e par sa tristesse, sa douleur, sa joie. C'est la dimension viscérale, émotionnelle.
Plusieurs études en imagerie cérébrale montrent que les régions impliquées dans l'empathie affective (notamment l'amygdale et l'insula) sont activées de façon comparable chez les personnes autistes et non autistes face à la douleur d'autrui. Les données suggèrent que l'émotion est bien là. Elle est simplement traitée différemment, exprimée différemment, parfois sans les codes expressifs attendus par les non-autistes.
Ce que certaines recherches identifient comme une difficulté chez les personnes autistes, c'est plutôt l'empathie cognitive spontanée : décoder automatiquement et en temps réel les états mentaux de l'autre à partir des expressions faciales, du ton de la voix ou des sous-entendus. Pas ressentir. Décoder.
Ce n'est pas du tout la même chose. Et confondre les deux, c'est produire exactement le genre de conclusions désastreuses qui ont nourri des décennies d'incompréhension.
Il y a aussi une autre réalité que la recherche commence à documenter plus sérieusement : l'alexithymie. Certaines personnes autistes ont des difficultés à identifier et nommer leurs propres émotions, ce qui peut, en cascade, rendre plus difficile la reconnaissance des émotions chez les autres. Mais l'alexithymie n'est pas de l'indifférence. Et elle n'est pas universelle dans la population autiste.
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Schéma : le problème de la double empathie (Milton, 2012). Les difficultés de communication entre autistes et non-autistes sont bidirectionnelles, pas unilatérales.
En 2012, Damian Milton, chercheur en autisme et lui-même autiste, publie un concept qui va bousculer le champ : le problème de la double empathie.
Son argument est simple : les difficultés de communication entre personnes autistes et non-autistes ne viennent pas d'un déficit unilatéral. Elles résultent d'un décalage bidirectionnel. Les autistes ont du mal à décoder les non-autistes, mais les non-autistes ont aussi du mal à décoder les autistes. Sauf que c'est toujours les autistes qu'on accuse d'avoir un problème.
Cette perspective est soutenue par des travaux qui ont examiné ce qui se passe quand deux personnes autistes interagissent. Brewer et Edey ont montré que ces interactions sont souvent plus fluides et plus naturelles que les échanges entre autistes et non-autistes. Ce résultat est fondamental : si les autistes manquaient d'empathie, ils devraient avoir du mal à se comprendre entre eux. Or ce n'est pas ce qu'on observe.
"La seule fois où je me suis sentie vraiment comprise, c'était avec d'autres autistes. On n'avait pas besoin d'expliquer. On se comprenait directement, sans code, sans filtre. Si on manquait d'empathie, comment expliquer ça ?"
C'est exactement ce que le problème de la double empathie décrit. Une différence de style de communication, pas un déficit d'un seul côté. Le fait que depuis des décennies, on n'ait étudié que la capacité des autistes à comprendre les non-autistes en dit long sur les biais qui traversent la recherche.
Revenons au test de Sally et Ann. Pourquoi ce test est-il un outil biaisé ?
Des chercheur·euses ont montré, et c'est édifiant, que la maîtrise du vocabulaire prédit mieux la réussite à ce test que le diagnostic d'autisme. En clair : si une personne rate le test, ça veut peut-être juste dire qu'à cause de difficultés langagières, elle n'a pas bien compris la consigne. Pas qu'elle manque de théorie de l'esprit.
Gernsbacher et Yergeau ont publié un article au titre sans ambiguïté sur l'échec empirique de cette thèse. Plusieurs éléments expliquent cette situation :
Les outils de mesure sont conçus pour les non-autistes
Les tests standardisés évaluent la théorie de l'esprit selon des normes neurotypiques. Ils ne prennent pas en compte les stratégies adaptatives que les personnes autistes développent dans des situations réelles.
Une expression différente
Des autistes montrent une compréhension fine des états mentaux, mais de façon non conventionnelle, par exemple, en passant par la logique plutôt que par les indices non verbaux. C'est un chemin différent vers le même résultat.
Le chercheur autiste Remi Yergeau montre que cette hypothèse rejette symboliquement les autistes en dehors des frontières de l'humanité. Si on vous dit que vous manquez de ce qui nous rend humains, on vous déshumanise. Ce n'est pas une exagération, c'est littéralement ce qui est écrit dans certains manuels.
Ce n'est pas seulement une erreur scientifique. C'est une erreur qui a des conséquences concrètes sur les vies des personnes autistes.
Je mesure ce que ça fait d'être autiste et de s'entendre dire qu'on manque d'empathie par des personnes qui ne demandent jamais ce qu'on ressent. C'est une question de dignité.
Pour comprendre comment ces représentations façonnent les parcours au quotidien, mon article sur les conséquences de l'autisme dans la vie quotidienne explore ces mécanismes en détail.
C'est précisément le travail que je mène dans L'autisme, autrement : montrer ce que dit la recherche au-delà des clichés.
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Découvrir le livre →Les recherches qualitatives, notamment celles de Russell, font apparaître l'empathie comme une qualité citée par les personnes autistes elles-mêmes : pour les animaux, pour les personnes en marge ou pour d'autres autistes.
Des mères autistes décrivent une empathie parfois débordante envers leurs enfants, car elles reconnaissent dans leur vécu leur propre expérience. Ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la résonance profonde.
"Mon empathie est tellement intense que j'ai l'impression de prendre sur moi toute leur anxiété."
On commence à documenter l'idée d'un déséquilibre empathique : une empathie affective intense associée à des difficultés dans le décodage automatique. L'émotion arrive trop fort, pas trop peu. Le manque d'empathie n'est pas une caractéristique autistique, c'est un stéréotype.
Si vous voulez comprendre comment ces représentations influent sur le camouflage, mon article sur le masking autistique explore ces liens en profondeur.
Non. C'est un mythe. La recherche distingue l'empathie affective (ressentir) de l'empathie cognitive (décoder). L'empathie affective est bien présente. Ce qui peut varier, c'est le décodage automatique des signaux sociaux.
C'est l'idée que les difficultés de communication sont réciproques. Les non-autistes ont autant de mal à comprendre les autistes que l'inverse. L'incompréhension naît du décalage entre deux modes de fonctionnement différents.
Parce qu'elles développent souvent un camouflage social intense et expriment une empathie visible. Cela les exclut des critères de diagnostic classiques, basés sur le cliché de l'insensibilité, retardant ainsi leur prise en charge.
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Lire l'article →Cet article s'appuie sur des recherches publiées dans des revues à comité de lecture. Voici les références complètes pour celles et ceux qui veulent creuser.
Double empathie
Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: the 'double empathy problem'. Disability & Society, 27(6), 883–887.
Théorie de l'esprit — limites empiriques
Gernsbacher, M. A., & Yergeau, M. (2019). Empirical Failures of the Claim That Autistic People Lack a Theory of Mind. Archives of Scientific Psychology, 7(1), 102–118.
Test de Sally et Ann — premières études
Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., & Frith, U. (1985). Does the autistic child have a "theory of mind"? Cognition, 21(1), 37–46.
Interactions intra-autistes et double empathie
Crompton, C. J., Ropar, D., Evans-Williams, C. V. M., Flynn, E. G., & Fletcher-Watson, S. (2020). Autistic peer-to-peer information transfer is highly effective. Autism, 24(7), 1704–1712.
Empathie affective et cerveau autistique
Bird, G., Silani, G., Brindley, R., White, S., Frith, U., & Singer, T. (2010). Empathic brain responses in insula are modulated by levels of alexithymia but not autism. Brain, 133(5), 1515–1525.
Déséquilibre empathique
Smith, A. (2009). The empathy imbalance hypothesis of autism: a theoretical approach to cognitive and emotional empathy in autistic development. The Psychological Record, 59(3), 489–510.
Déshumanisation et autisme
Yergeau, M. (2013). Clinically Significant Disturbance: On Theorists Who Theorize Theory of Mind. Disability Studies Quarterly, 33(4).
Forces et qualités relationnelles des personnes autistes
Russell, G., Kapp, S. K., Elliott, D., Elphick, C., Gwernan-Jones, R., & Owens, C. (2019). Mapping the autistic advantage from the accounts of adults diagnosed with autism. Autism in Adulthood, 1(2), 124–133.
Alexithymie et autisme
Kinnaird, E., Stewart, C., & Tchanturia, K. (2019). Investigating alexithymia in autism: A systematic review and meta-analysis. European Psychiatry, 55, 80–89.
Difficultés de décodage des autistes par les non-autistes
Sasson, N. J., Faso, D. J., Nugent, J., Lovell, S., Kennedy, D. P., & Grossman, R. B. (2017). Neurotypical peers are less willing to interact with those with autism based on thin slice judgments. Scientific Reports, 7, 40700.